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Le sourire d’Arman Soldin

Écrit par le 22 juin 2023


Arman Soldin était un enfant de la guerre. Elle l’a marqué de son sceau quand il fuyait Sarajevo dans les bras de sa mère. Elle l’a fauché dans l’Est ukrainien, à 32 ans. Entre les deux, il  a dévoré la vie en souriant.

Loué par tous pour son humanisme, son courage et son professionnalisme, Arman venait d’envoyer une série de sujets de la région de Bakhmout, devenue ces derniers mois le “Verdun” de cette guerre. Il y montrait la violence des combats, mais aussi l’extrême vulnérabilité des sans-voix, ou encore le quotidien de ces héros ordinaires qu’engendrent les guerres : comme Oleksandre, ancien soudeur rencontré à Siversk, qu’Arman avait filmé sur son scooter pétaradant livrant du pain aux personnes âgées de cette petite ville.

Arman avait aussi passé tout récemment une partie de la nuit avec des soldats ukrainiens blessés à Bakhmout, recevant les premier soins. Le 1er mai, il tweetait ses moments de “terreur à l’état pur”, alors qu’une salve de roquettes russes s’était écrasée à quelques dizaines de mètres de la petite équipe de l’AFP dont il faisait partie.

Panique, destructions, morts. Des qualificatifs autrefois associés à la Bosnie, son pays d’origine, qu’Arman avait fui dans les bras de sa mère, à l’âge d’un an.

Le 25 avril 1992, les caméras de la télévision publique française captent son arrivée à l’aéroport parisien d’Orly, bouclettes blondes sur petit pull noir, sa maman à ses côtés. Une centaine de mères bosniennes et leurs enfants viennent d’atterrir dans un vol militaire affrété par le ministre français de la Santé et de l’Action humanitaire d’alors, Bernard Kouchner.

“Des obus avaient fracassé les escaliers de notre maison de Sarajevo. J’avais pu monter dans l’avion. Kouchner était assis près de moi. On avait passé le vol par terre, Arman dans mes bras”, raconte sa mère, Oksana Soldin, qui vit aujourd’hui à Rennes.

Après six ans en France, la famille retourne en Bosnie, enfin en paix après une guerre interethnique qui a tué plus de 100.000 personnes. “Sarajevo était dévastée. Arman nous posait tout le temps des questions. Nous avions le même âge, mais il était plus vieux dans sa tête”, se souvient Aldin Suljevic, devenu son ami “pour la vie” le 2 septembre 1998 précisément, jour où les deux compères se sont retrouvés assis côte à côte à l’école primaire.

Ils ne perdront jamais le contact, malgré le nouveau départ pour la France d’Arman, en 2002, après la séparation de ses parents. Oksana et ses trois enfants – Arman, son frère cadet Sven, et sa soeur aînée Ena – retrouvent alors la Bretagne.

“On a eu cette épreuve du déracinement. On s’est retrouvé tout en bas de l’échelle, en tant que réfugiés. C’est ce qui fait que notre famille est très proche, qu’on se parle tous les jours”, explique Sven, 26 ans. Pour lui, Arman était une “idole”, “invincible”, “la personne la plus importante de (sa) vie”.

Chaque été, la fratrie retourne au pays voir leur père, Sulejman Soldin, journaliste reconnu. “Arman était Français mais la Bosnie était dans son cœur”, dit son ami Aldin. Et le conflit des Balkans, même s’il ne l’avait pas directement vécu, a clairement influé sur la volonté d’Arman de couvrir la guerre  en Ukraine.

A 11 ans, Arman joue à écrire des flashs d’actualité dans sa chambre rennaise. A 16 ans, il compile trois minutes d’images insoutenables, accompagnées du très triste adagio d’Albinoni, qu’il poste sur sa chaîne Youtube. Il l’intitule  “Sarajevo in war” (Sarajevo en guerre).

“Arman avait un œil de journaliste qui a fait l’autopsie de la Bosnie. S’il n’a pas forcément fait de lien avec l’Ukraine, il a choisi de s’y rendre parce qu’il voulait se rendre utile, il voulait chercher la vérité”, résume sa mère Oksana, professeure de philosophie et sociologie.

Adolescent, Arman, très bon élève, est aussi un passionné de foot. Il intègre les équipes de jeunes du Stade rennais, un club de Ligue 1 française, entre 2006 et 2008. Mais des blessures récurrentes au genou l’empêchent d’aller plus loin.

“Le foot, c’est une partie importante de sa vie, dit Sven. Il était extrêmement fort, extrêmement talentueux. Il avait un truc en plus.”

Après des études universitaires à Londres, Lyon et Sarajevo, Arman, qui parle français, anglais et italien, fait ses premiers pas en 2015 au bureau de l’AFP de Rome.

C’était “le stagiaire de rêve”, se souvient Sonia Logre, qui l’a formé au reportage vidéo. “Il avait l’envie de tout faire, de tout voir, de tout connaître, une envie d’apprendre humblement, une volonté de découvrir l’Italie, avec une profonde joie de vivre”, dit-elle. Ancien correspondant sportif de l’AFP à Rome, Emmanuel Barranguet se souvient aussi d’Arman “rayonnant tout le temps”. “Même quand il jouait au foot, il souriait. Il m’a dribblé un nombre incalculable de fois, toujours avec le sourire.”

Arman fait si bonne impression pendant ce stage qu’il est embauché la même année par l’AFP à Londres. Il croque la vie, “fait beaucoup la fête, du vendredi soir au dimanche”, s’entoure d’un cercle d’amis très proches, couvre le Brexit. Mais il est frustré de “ne pas être suffisamment sur le terrain”, se rappelle son ex-petite amie Diane Dupré.

En 2019, il devient, en parallèle, correspondant sportif au Royaume-Uni pour Canal+, où “sa légèreté” et son “charme fou” font que “tout le monde l’adorait, professionnellement et humainement”, commente David Barouh, le directeur adjoint de la rédaction des sports de la chaîne.

Grand écart étonnant: à chaque fois qu’il retournera à Londres après une mission en Ukraine, Arman passera du journalisme sous les bombes au luxe de la Premier League pour la chaîne cryptée. “C’était peut-être sa respiration”, dit M. Barouh.

Arman s’était porté volontaire pour aller renforcer le bureau de l’AFP à Kiev juste avant l’invasion russe. Comme il avait été volontaire pour couvrir les premiers mois du Covid-19 en Italie, alors que la pandémie y faisait une hécatombe.

Dimitar Dilkoff, photographe de l’AFP, rencontre Arman le 24 février 2022, le jour où la guerre a commencé. “Nous sommes entrés ensemble en Ukraine”, dit ce journaliste bulgare. Lui qui a couvert de nombreux conflits, y compris celui du Donbass en 2014, est frappé par le côté “solaire” d’Arman, mais aussi par “sa volonté d’être le premier” sur le terrain.

Une volonté qui le fera retourner régulièrement en mission dans le pays en guerre. Malgré le danger, il apporte à chaque fois sa bonne humeur et son rire sonore. Comme dans la vidéo où on le voit s’allonger dans une tranchée pour pouvoir tourner des images d’un char ukrainien roulant au-dessus de lui: la séquence en boîte, il ressort de la tranchée en rigolant, “Encore, encore!”

En septembre, Arman est nommé coordinateur de la couverture vidéo en Ukraine et déménage à Kiev. Dimitar est lui coordinateur photo, tandis qu’Emmanuel Peuchot, qui a achevé un long séjour à Kaboul, les rejoint pour chapeauter l’équipe en octobre.

Rompu aux terrains hostiles, Emmanuel, de 27 ans l’aîné d’Arman, est séduit par ce reporter “de la jeune génération, un réseau social à lui tout seul. Tout le temps sur Twitter, mais pas du tout dans le selfie”. Et aussi plein de “franchise” avec les gens qu’il rencontre – avec lesquels sa connaissance du bosniaque lui permet de “baragouiner”,  comme Arman le disait lui-même. Fondamentalement, “il aimait les gens, il était tourné vers l’autre”, dit Emmanuel.

Il avait aussi beaucoup de tendresse pour les animaux. De nombreuses images de lui en Ukraine en témoignent, où on le voit grimper sur un toit pour récupérer un chat, chercher à approcher des chatons ou caresser un chien errant.

Fin avril 2023, toujours près de Bakhmout, il découvre, avec Dimitar et Emmanuel, un hérisson à l’agonie au fond d’une tranchée. Arman prend sur lui de le ramener à la maison où loge l’AFP à Kramatorsk. Quelques jours plus tard, “Lucky” (chanceux), retapé, retrouve sa liberté, après qu’Arman ait fait de lui une petite célébrité sur les réseaux sociaux. Avec humour toujours: dans l’un de ses tweets sur ce hérisson, Arman blague qu’avoir nourri l’animal à la seringue a fait de lui “officiellement un papa.”

“Cette histoire est mignonne, mais n’oubliez pas qu’une guerre sanglante est en cours et que des millions de gens sont déplacés. Aidez en donnant aux ONG”, ajoutait cependant Arman en conclusion de sa série de tweets.

Parallèlement à ses missions sur le terrain, ce gai luron aux grandes lunettes rondes, qui “voulait incarner la guerre, mais sans se mettre en avant”, avait entamé une collaboration avec un dessinateur pour faire une BD sur l’Ukraine, afin de “faire comprendre aux gens ce qui se passe sur le terrain”, dit son amie Diane Dupré.

Le 9 mai 2023, une attaque de roquettes Grad l’a fauché dans les environs de Tchassiv Iar, près de Bakhmout. Dimitar Dilkoff et Emmanuel Peuchot, qui étaient avec lui, sont physiquement indemnes.

L’instant d’avant, “il était comme toujours, il plaisantait”, dit Dimitar. Il est parti avec un “beau visage” ne trahissant aucune souffrance, “la caméra à la main”, selon Emmanuel.

Arman était avant tout “un grand sensible, un grand émotif”, dit sa mère en pleurs. “Il m’avait cueilli toutes les fleurs du monde.”

Portrait écrit par Joris Fioriti à Paris, édité par Catherine Triomphe.

Post scriptum: l’AFP a organisé une première cérémonie pour Arman à Kiev le 15 mai 2023. Ses obsèques ont eu lieu le 30 mai à Rennes, avant une cérémonie à l’AFP à Paris le 1er juin. Un site dédié à la mémoire d’Arman est aussi consultable ici.

source: AFP

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