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Révolution de velours à la Villa Médicis

Écrit par le 28 mars 2024


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La ronde des mouettes rieuses tournoie autour des grands pins parasols. Sur les neuf plantés sous le « règne » de Jean-Auguste-Dominique Ingres, au début du XIXe siècle, il n’en reste plus que deux. Sept, rongés par les parasites, ont dû être abattus, en 2017, sous la direction de Muriel Mayette. Ce n’est pas le seul changement intervenu à l’Académie de France, fondée en 1666, sous l’impulsion de Colbert. « Il faut que tout change pour que rien ne change » : la fameuse formule du « Guépard » de Lampedusa s’adapte bien au programme de Sam Stourdzé, l’ancien directeur des Rencontres de la photographie d’Arles nommé à la tête de la Villa Médicis en 2020. La révolution par petites touches. « Décloisonnement, expérimentation et ouverture » sont les maîtres-mots de cet esthète bricoleur touche-à-tout, au profil émacié, catapulté sur la colline du Pincio il y a quatre ans.

Sam Stourdzé, directeur de la Villa Médicis, photographié sur un chantier.

Sam Stourdzé, directeur de la Villa Médicis, photographié sur un chantier.©Alessia Calzecchi

« Sam s’inscrit dans la lignée des grands directeurs tels que Balthus ou Richard Peduzzi (NDLR : le scénographe complice de Patrice Chéreau), qui ont marqué la villa de leur empreinte », assure la franco-béninoise Marie-Cécile Zinsou, présidente de la Fondation Zinsou pour l’art contemporain africain, nommée par Emmanuel Macron, à la présidence du conseil d’administration de la Villa, il y a trois ans. « Il est en mesure de repenser la villa dans tous ses éléments », ajoute la fille de l’ancien Premier ministre béninois, Lionel Zinsou.

Fini les querelles picrocholines sur l’« utilité » d’une académie à bout de souffle, peuplée de fantômes, brocardée par l’écrivain Hervé Guibert dans son roman L’Incognito, à la fin des années 1980, ou épinglée pour son côté « coûteux et obsolète » par un rapport du Sénat en 2008. Plus pragmatique et décomplexé que ses prédécesseurs, Sam Stourdzé préfère jouer la carte de l’ouverture et du « réenchantement ». Il n’y a pas que les velours soyeux et les couleurs joyeuses de la designer India Mahdavi, dépêchée en 2023 pour égayer les appartements du cardinal de Médicis, à changer l’atmosphère du palais Renaissance le plus convoité de Rome.

Diversifier les ressources

À Arles, il avait déjà largement misé sur le « décloisonnement » entre photographie et art contemporain. A Rome, où le mandat de directeur a été porté de trois à cinq ans (encore renouvelable deux fois trois ans), Stourdzé entend bien creuser son sillon. Pour lui, la relance de la Villa passe d’abord par la diversification de ses ressources qui doit lui permettre d’assumer pleinement ses trois grandes missions : Colbert (résidences d’artistes), Malraux (organisation de manifestations culturelles) et Patrimoine (protection du patrimoine dont elle est dépositaire depuis 1803).

Je trouve extrêmement important pour une institution de développer ses propres ressources, c’est une manière de validerson action…

SAm Stourdzé Directeur de la Villa Médicis

Si la dotation publique de l’Etat n’a pas varié depuis dix ans (6 millions d’euros), la part des recettes propres et du mécénat a bondi de 1 à 5 millions d’euros depuis son arrivée et représente désormais 46 % du budget total de 11 millions d’euros. A elles-seules, pour la première fois, les entrées ont passé le cap du million d’euros de recettes en 2023. « Je trouve extrêmement important pour une institution de développer ses recettes propres : c’est une manière de valider son action Si les visiteurs viennent, c’est qu’ils cautionnent notre projet, si les marques sont prêtes à financer un événement, c’est que l’inscription dans une communauté est complète », explique Sam Stourdzé, depuis son modeste bureau installé dans l’entresol de la Villa, avec vue plongeante sur la cité éternelle. Parmi les principaux sponsors enrôlés depuis quatre ans : Chanel, qui accompagne le festival de cinéma, mais aussi Fendi (groupe LVMH, propriétaire des « Echos ») pour réaménager les salons de réception , BNP Paribas, Amundi, la Fondation Bettencourt Schueller, Devialet ou la maison de champagne Roederer… Une véritable pluie de mécènes s’est abattue sur la colline du Pincio.

La Chambre des Muses, dans les appartements du cardinal de Médicis, réaménagée en 2023 par India Mahdavi.

La Chambre des Muses, dans les appartements du cardinal de Médicis, réaménagée en 2023 par India Mahdavi.©François Halard

L’ouverture aux « marchands du Temple » n’est plus un sujet. Sam Stourdzé assume pleinement la montée en puissance des sponsors. Il s’est même offert le luxe de faire entrer au conseil de la Villa le banquier vedette de Rothschild, Grégoire Chertok, pour susciter des vocations et inventer une nouvelle relation de travail avec les mécènes, sur le modèle anglo-saxon. « On est décomplexé sur le mécénat. Mais la Villa reste l’arbitre de sa programmation. La ligne rouge, c’est qu’on ne vend jamais le contenu culturel », insiste le Directeur. « Notre financement public à 60 % nous donne le luxe de dire non à un mécène qui voudrait acheter une expo à la villa Médicis. Par contre, on dit oui à Valentino qui vient de louer la villa pour 100.000 euros pour y tourner sa prochaine campagne publicitaire ».

Un mécénat sur le modèle anglo-saxon

Au risque de galvauder l’image d’un lieu de retraite et d’ « otium » qui se flatte d’échapper à toute obligation de productivité ? « C’est ça la vraie vie : tous les créateurs qui passent par la Villa savent qu’ils auront besoin de mettre en place un modèle économique qui passe, à un moment, par des mécènes », rétorque Sam Stourdzé. Pas de fausse pudeur. A vrai dire, il n’y a plus de tabou depuis que Balthus lui-même, directeur de la Villa de 1961 à 1977, a expérimenté son fameux « badigeon » sur les murs du palais, au nez et à la barbe de la Surintendance des Biens Culturels. Même le vénérable étage noble de l’ancienne résidence du cardinal de Médicis, échangée par Napoléon en 1803 contre le palais Mancini à Rome, a été réaménagé par l’architecte et designer d’origine irano-égyptienne, India Mahdavi. C’est là que l’iconique « citron » peint par Edouard Manet en 1880, prêté par le musée d’Orsay, a été installé, pour trois mois, dans le cadre de la célébration des 150 ans de l’impressionnisme.

Sans titre 2012 », Harald Stoffers, et la vue de l'exposition « Epopées célestes. Art brut dans la collection Decharme », 2024 ?

Sans titre 2012 », Harald Stoffers, et la vue de l’exposition « Epopées célestes. Art brut dans la collection Decharme », 2024 ?©Daniele Molajoli

Le « réenchantement » de la Villa passe aussi par son rayonnement. Trop longtemps, l’Académie de France a été critiquée pour son splendide isolement. Il est vrai que comme la grande odalisque d’Ingres qui offre son dos au spectateur, le palais de Ferdinand de Médicis tourne littéralement le dos à la ville éternelle. « Elle a même été conçue comme une insulte aux papes et à Saint-Pierre de Rome », s’amuse Marie-Cécile Zinsou. Pour rompre avec cette tradition, Sam Stourdzé a tout fait pour y rendre l’atmosphère « moins guind ée » et s’ouvrir à de nouveaux publics. « L’académisme a été un mot sublime, annonciateur de l’esprit des Lumières, mais il a basculé dans un sens péjoratif au XIXe siècle. Au contraire, j’ai voulu placer cette institution sous le signe de la mobilité artistique et sociale et du brassage international ».

La Villa Médicis, depuis les jardins. L'ancien palais de Ferdinand de Médicis tourne littéralement le do à Rome, la ville éternelle.

La Villa Médicis, depuis les jardins. L’ancien palais de Ferdinand de Médicis tourne littéralement le do à Rome, la ville éternelle.©Daniele Molajoli

Pensionnaire lui-même, Sam Stourdzé se flatte ainsi d’avoir introduit « un peu de chaos et de désordre » au sein de la villa en rajeunissant son public. Aux vernissages des expositions, comme celle sur l’« Art Brut » de la collection Decharme inaugurée en mars _une grande première à la Villa_, se presse désormais une foule bigarrée, où l’on croise, pêle-mêle, les traditionnelles princesses ripolinées et éminences en soutanes de rigueur, mais aussi politologues, historiens d’art ou jeunes saltimbanques… « La Villa est aussi un lieu politique ; Sam Stourdzé a voulu réinscrire la Villa dans son époque en renforçant son image de pôle d’expérimentation », estime l’historien Domenico Biscardi, enseignant à l’Ecole du Louvre et grand habitué de la Villa. Une manière de répondre à la concurrence de la nouvelle formule de la « Villa Albertine » hors les murs, plus flexible, lancée en 2021 aux Etats-Unis par Gaëtan Bruel, aujourd’hui directeur de cabinet de la ministre de la Culture, Rachida Dati.

Quand Albertine titille la Villa Médicis

C’est Gaëtan Bruel, l’actuel directeur de cabinet de la ministre de la Culture, Rachida Dati, qui a lancé le dispositif lorsqu’il était conseiller culturel à New York en 2021. La Villa Albertine, qui tire son nom de la fameuse librairie française de New York, inaugurée par son prédécesseur, Antonin Baudry, n’est pas un lieu unique, mais plutôt un parcours destiné à favoriser les échanges avec l’écosystème créatif américain. Concrètement, quelque 70 artistes sélectionnés par ans sont invités dans le cadre de « résidences d’exploration » dans une dizaine de villes américaines (New York, Chicago, Los Angeles, Miami… , contre une promotion limitée à 16 artistes pour la Villa Médicis. De durée limitée (quelques semaines) et sans lieu fixe, le dispositif vise à rompre avec le modèle, plus classique, des « forteresses artistiques » de la Villa Médicis, la Villa Kujoyama à Kyoto (16 artistes) ou la casa de Velazquez à Madrid (13 pensionnaires). « Le problème, c’est que ni Médicis ni Albertine ne sont en mesure d’assurer le suivi des artistes dans l’écosystème culturel français », regrette, toutefois, un ancien dirigeant de la Villa.

« C’est vrai, la création de la Villa Albertine a été un tour de force et nous a obligés à nous repositionner aussi », reconnaît Sam Stourdzé. Il y voit un dispositif novateur stimulant, même s’il ne croit guère aux vertus d’une « superstructure » qui réunirait l’ensemble des résidences d’artistes sous une seule et même ombrelle. « La grande différence est que la Villa Albertine fonctionne sur des formats de résidences beaucoup plus courts (quelques semaines), sans que les pensionnaires ne se rencontrent vraiment entre eux ». Il n’y a pas d’effet de « promotion » et de « vivre ensemble », un des ressorts de la Villa à Rome. « Mais nous sommes très complémentaires. Et d’ailleurs on a beaucoup de pensionnaires qui vont faire Albertine après Rome, et vice versa… », ajoute Sam Stourdzé.

« Il y a un vent nouveau qui souffle ici »

La Villa menacée de ringardisation par des résidences itinérantes ? « Les artistes résidents sont nos meilleurs ambassadeurs », rétorque Sam Stourdzé en rappelant que trois prix Marcel Duchamp (Clément Cogitore, Melik Ohanian, Eric Baudelaire) sont sortis de la Villa. Sans compter que l’institution « a staffé tout le milieu de l’art » avec l’ancien patron du Louvre, Henri Loyrette, le nouveau patron de Versailles, l’ancien directeur du département photo du MoMA, le directeur de la Fondation Cartier-Bresson… Qu’en pensent les pensionnaires ?

Pour Hamedine Kane, plasticien et réalisateur sénégalais, pensionnaire de la Villa Médicis, « le seul risque est d'être trop sollicité ».

Pour Hamedine Kane, plasticien et réalisateur sénégalais, pensionnaire de la Villa Médicis, « le seul risque est d’être trop sollicité ».©Daniele Molajoli

« C’est un privilège d’être ici. Il y a un vent nouveau qui souffle sur la Villa. Le fait que Sam Stourdzé ait été un ancien pensionnaire l’aide beaucoup dans ses relations avec les artistes résidents », répond le cinéaste plasticien sénégalais Hamedine Kane, qui travaille sur un projet de recherche autour de trois grands écrivains noirs américains exilés à Paris dans les années 1940 (Richard Wright, Chester Himes et James Baldwin).

« J’aimerais bien que la Villa soit aussi ouverte aux Afro-Descendants qui vivent à Rome. En juin, je vais inviter le prix Goncourt Mohamed Mbougar Sarr, le poète et éditeur haïtien Rodney Saint-Eloi et l’écrivain-économiste Felwine Sarr… », ajoute cet ancien « artiste nomade », sans papiers pendant plusieurs années, qui a travaillé comme bibliothécaire ambulant avant de tourner son film, La Maison bleue, au coeur de la jungle de Calais, en 2020. « Le seul risque c’est d’être sursollicité. Tous les directeurs de musées ou de centres d’art défilent ici. C’est un privilège d’être à la Villa, mais le risque c’est de ne pas finir », ajoute-t-il.

Ophélie Dozat, architecte, pensionnaire de la Villa, se félicite du principe de pluridisciplinarité.

Ophélie Dozat, architecte, pensionnaire de la Villa, se félicite du principe de pluridisciplinarité.©Daniele Molajoli

« C’est vrai, je ne pensais pas que ce serait une année aussi intense », abonde Ophélie Dozat, une jeune architecte de 31 ans qui a déjà créé sa propre agence et travaille sur les murs de soutènement à Rome. « Je suis dans une dynamique productive », insiste la pensionnaire en se félicitant du principe de pluridisciplinarité mis en oeuvre par Sam Stourdzé avec la création du Festival des cabanes, le festival de cinéma ou les résidences culinaires. « Cela crée un mélange subtil et enrichissant », ajoute la jeune architecte qui collabore avec la compositrice violoncelliste, Séverine Ballon, sur la captation des sons et les vibrations des murs et se réjouit d’avoir croisé la poétesse Laura Vazquez et la metteuse en scène Lorraine de Sagazan à la Villa.

« Le Citron » (1880), Edouard Manet, accroché au mur de la Chambre des Eléments, Villa Médicis.

« Le Citron » (1880), Edouard Manet, accroché au mur de la Chambre des Eléments, Villa Médicis.©Daniele Molajoli

« Au final, vous savez, la touche du directeur, je n’y crois pas beaucoup, c’est surtout un travail d’équipe », souffle Sam Stourdzé. En guise de talisman, il a même fait encadrer sur les murs de son bureau le texte original du décret de 1792 ordonnant la suppression de la place de directeur de l’Académie de Rome, en pleine Révolution. Une manière de se rappeler qu’aucun mandat n’est éternel dans la Ville éternelle.

Un jardin-laboratoire de 8 hectares

Le cardinal de Médicis l’avait agrandi, Balthus l’a remanié, Sam Stourdzé a voulu le régénérer. Avec le concours du paysagiste contemporain bioclimatique belge Bas Smets et de l’inventeur d’un compost naturel « révolutionnaire », Marcel Mézy, installé dans l’Aveyron, l’Académie a mis en oeuvre un plan radical de protection et d’amélioration de la biodiversité des jardins de la Villa (près de 8 hectares au coeur de Rome). Déjà, depuis huit ans, plus aucun produit phytosanitaire (pesticides, insecticides…) n’est utilisé dans les jardins, ce qui a permis le retour des lucioles dans le Bosco. « Cela a eu un effet sidérant sur le jardin. Le compost mis à disposition par Marcel Mézy dépollue de 50 % les sols en trois mois », se félicite Sam Stourdzé. « Le jardin est devenu un laboratoire prospectif pour de nouvelles approches ». Dans le cadre de son plan de remise à l’honneur des agrumes avec Bas Smets, tous les six mois, la Villa organise le « dîner des citrons » réunissant producteurs, artistes et directeurs de musées.

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