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Berluti, Cifonelli, Camps de Luca : le sur-mesure masculin se taille une place de choix

Écrit par le 30 mars 2024



Rois et chefs d’Etat , stars de Hollywood et icônes du cinéma français, discrets hommes d’affaires ou figures en vue du show-business, de François Mitterrand à Kanye West, de Marcello Mastroianni à Eric Dupond-Moretti, on ne compte plus, au sein de l’élite masculine, ceux qui, au cours du siècle passé, ont défilé en chemise, caleçon et chaussettes, au premier étage d’une de ces trois adresses parisiennes : le 14, rue de Sèvres; le 31, rue Marbeuf et le 11, rue des Pyramides.

Derrière des vitrines passe-partout, ou même parfois signalées par une simple plaque, ces trois maisons abritent les plus prestigieux spécialistes de la grande mesure dans la capitale : Berluti, anciennement Arnys, Cifonelli et Camps de Luca. « Aujourd’hui, les tailleurs pour hommes réalisant des costumes et des vestes entièrement à la main sont moins d’une petite dizaine dans le monde, observe Charles de Luca, un des petits-fils du fondateur, et nulle autre ville que Paris en abrite encore trois de cette importance ».

Il faut soixante-dix heures pour faire un costume, au lieu de de dix heures maximum dans le prêt-à-porter de luxe.

Lorenzo cifonelli

La grande mesure, ou le «bespoke», comme on l’appelle dans les boutiques de Savile Row à Londres, berceau de la tradition du tailoring , est au vêtement masculin ce que la haute couture est à l’habillement féminin. « Il nous faut soixante-dix heures pour faire un costume, au lieu de dix maximum dans le prêt-à-porter de très haut luxe », souligne Lorenzo Cifonelli, représentant, avec son cousin Massimo, la troisième génération des propriétaires de cette marque toujours familiale ; « Dans le premier cas, il vous reviendra à au moins 7.000 euros, contre 3.500 euros dans le second ».

Chez Berluti, où l’on avance des chiffres comparables – 10.000 euros pour un costume, quatre-vingt heures de travail contre huit dans le prêt-à-porter -, Rémi Fritsch, le directeur du sur-mesure et des commandes spéciales définit par deux critères ce qui distingue la grande mesure de tout le reste : « D’abord, on part d’une page blanche, en prenant directement les mesures sur le client ; ensuite, tout est fait main à plus de 95%, à part quelques coutures de résistance finies à la machine. »

Dans l'atelier grande mesure de Berluti Arnys, où les costumes sont cousus main.

Dans l’atelier grande mesure de Berluti Arnys, où les costumes sont cousus main.©Léa Crespi pour Les Echos Week-End

Une simple visite des ateliers donne une idée du caractère très artisanal de cette activité. Le salon des essayages, où le client devra revenir au moins deux à trois fois pour les ajustements, est le domaine par excellence du tailleur, qui prend les mesures et réalise le patronage. La coupe en elle-même demande environ une heure et demie de travail. « Quand on patronne un costume, explique Rémi Fritsch, on fait les deux côtés différents : Il y a le côté fort et le côté faible, nous sommes tous plus ou moins asymétriques. »

Du premier essayage, il ressort ce qu’on appelle une bûche, qui rassemble tous les éléments d’information – mesures, coupes, tissus, pièces – nécessaires à l’intervention des différentes catégories d’artisans, pour la plupart réunis dans les petites pièces attenantes. « Les Britanniques avaient inventé la bûche pour pouvoir confier les tâches à des personnes travaillant à la maison, ce qu’ils continuent de faire ; chez moi, tout le personnel est ici, une veste repasse six à sept fois dans mes mains », fait valoir Lorenzo Cifonelli.

Chez Cifonelli : 40 artisans

Ce dernier dirige, dit-il, « le plus gros atelier au monde de grande mesure » : 40 artisans oeuvrant sur 400 m2 rue Marbeuf. Dans celui de Berluti, qui se revendique le plus ancien de Paris, puisque l’installation d’Arnys rue de Sèvres remonte à 1933, ils sont une vingtaine. « Il y a toujours une trentaine d’employés chez Camps de Luca, le même nombre que dans les années 1970 », note pour sa part Marc de Luca, fils de Mario, le fondateur. À son tour, il vient de passer le relais à ses trois enfants, Julien, Charles et Clara.

En déambulant dans les ateliers, on va croiser les mêmes métiers propres à ces trois temples du style : le détacheur, qui prend le patronage, le pose sur le tissu, le trace et le découpe; le préparateur, qui rassemble toutes les toiles et fournitures nécessaires aux apiéceurs, chargés du montage de la veste, ou aux culottiers, responsables du pantalon. À quoi s’ajoutent les monteurs de manche et de col, le boutonniériste et, pour les éventuelles retouches, le pompier. On raconte que le grand-père de Lorenzo Cifonelli, Arturo, avait un tel niveau d’exigence à l’égard de ses ouvriers que ceux-ci faisaient le signe de croix lorsqu’ils lui envoyaient un costume pour l’inspection finale.

Déclarés Entreprises du patrimoine vivant

Afin de saluer ce savoir-faire rare et exclusif, le ministère de l’Economie a accordé le label Entreprise du Patrimoine Vivant aux trois maisons. « De Luca, Berluti et nous, analyse Lorenzo Cifonelli, nous sommes les meilleurs sur la planète en termes de finition de veste, la réalisation du point, alors que pour les Italiens la ligne importe avant tout, et que les Britanniques se soucient plus de la structure. » Ce que confirme Rémi Fritsch, presque dans les mêmes mots : « À Paris, on associe le meilleur des deux mondes, la ligne, la structure et la souplesse, la signature parisienne, c’est la qualité de finition. »

L'espace patronage chez Berluti, rue de Sèvres, à Paris où le tailleur prépare les patrons des costumes d'après les mesures prise sur les clients.

L’espace patronage chez Berluti, rue de Sèvres, à Paris où le tailleur prépare les patrons des costumes d’après les mesures prise sur les clients.©Léa Crespi pour Les Echos Week-End

Ce cachet unique, Paris le doit beaucoup au Catalan Joseph Camps, qui s’était installé dans la capitale en 1937 pour échapper à la guerre civile espagnole : tailleur de Jacques Brel, de Bourvil et Louis de Funès, mais aussi du shah d’Iran ou du roi Mohammed V du Maroc, c’est cette légende de la profession qui a notamment inventé le patronage. « Avant on coupait directement sur le tissu », se souvient Marc de Luca, qui fut son élève, comparant l’art du découpage d’un Joseph Camps à celui d’un Arthur Rubinstein au piano…

De cette école, sont sortis bien d’autres tailleurs de renom, parmi lesquels la star des années 1980, Francesco Smalto , que Charles Aznavour remerciait pour ses costumes lors de ses concerts et que Françoise Sagan avait érigé en deus es machina de l’élégance masculine. La fiche inventée par Camps pour noter les principales mesures et caractéristiques de ses clients était si précise qu’elle a servi à l’Insee, lors du recensement de 1964.

Le Groupe des Cinq… tailleurs les plus renommés

Avec le Groupe des Cinq, composé des tailleurs alors les plus renommés de Paris, Joseph Camps s’est employé, dans les années 1960, à donner aux orfèvres du vestiaire masculin les mêmes lettres de noblesse que la haute couture féminine, organisant des défilés chezMaxim’s ou au Crillon. Mais, à l’instar de Francesco Smalto, parti en emportant avec lui Hassan II et quelques autres clients prestigieux, ce grand pédagogue n’a pas pu empêcher ses meilleurs élèves de voler de leurs propres ailes. En 1969, face à la vague naissante du prêt-à-porter, l’un d’entre eux, Marc de Luca, finira par le racheter, la marque devenant alors Camps de Luca.

Aujourd’hui encore, dans les vestes fabriquées par la maison on perpétue le « cran Camps » ou « cran parisien », cette encoche sur le revers légèrement asymétrique et visuellement parfaite distinctive du style français. Paradoxalement, celui-ci n’aurait sans doute jamais existé sans l’apport de trois autres immigrés attirés au début du siècle dernier par les scintillements la Ville Lumière. Deux Italiens, un Ukrainien

Deux Italiens, un Ukrainien

Mario de Luca avait commencé à travailler à 12 ans avec son oncle, tailleur à Atina, village du Latium entouré de murailles, avant d’aller poursuivre sa formation à Milan et à Rome. Tombé amoureux de Paris en lisant Alexandre Dumas, il s’y installe en 1946 avec sa femme modiste. Dans les années 1960, son activité prend un nouvel essor grâce à plusieurs rachats successifs : « Il s’est constitué une belle clientèle à une époque où les comédiens et les chanteurs achetaient leurs costumes et ne se les faisaient pas offrir », raconte son fils Marc. Parmi ceux-ci, Claude François avait une relation si forte avec son tailleur qu’il lui aura interdit jusqu’à sa mort de fournir en costumes son rival en chanson, Michel Sardou.

Quand Cifonelli habillait Hollywood : James Stewart, à la fin des années 1930.

Quand Cifonelli habillait Hollywood : James Stewart, à la fin des années 1930.©Cifonelli

Lorsqu’il est arrivé à Paris, en 1926, sans parler un mot de français, Arturo Cifonelli venait d’une longue lignée de tailleurs ayant, depuis 1880, pignon sur rue à Rome. Dix ans plus tard, il avait acquis suffisament de clientèle pour ouvrir les ateliers actuels rue Marbeuf : « Il a habillé tout Cinecitta et de nombreuses vedettes hollywoodiennes, comme Cary Grant, Yul Brynner, Charlton Heston, Orson Welles ou Omar Sharif », rapporte Lorenzo.

Une tradition perpétuée par Adriano, le fils d’Arturo, qui se lia quasiment d’amitié avec Lino Ventura. Avant d’entrer dans le giron de Berluti, Arnys avait aussi ses fidèles dans le cinéma : Claude Sautet, son client pendant plus de vingt ans, tourna même dans ses ateliers une scène des Choses de la vie. Un troisième immigré, cette fois venu de l’Est, se trouve à l’origine de la marque : Jankel Grünberg, un ébéniste, qui avait fui les pogroms de son Ukraine natale au début du siècle, pour se reconvertir dans le vêtement à Paris. Son fils Léon ouvrit le local de la rue de Sèvres en 1933. Ses enfants, Michel et Jean Grimbert, passés aux commandes en 1966 jusqu’au rachat par Berluti en 2012, ont assis la réputation de la maison. Seule de la rive gauche, et de ce fait plus introduite chez les politiques et les « intellos ».

La vitrine de la boutique de prêt-à-porter Cifonelli, à Paris.

La vitrine de la boutique de prêt-à-porter Cifonelli, à Paris.©Enzo Poly/Cifonelli

Une des pièces « basiques » de la marque, créée dans l’après-guerre pour répondre à une demande spéciale de Le Corbusier, s’appelle la Forestière. S’inspirant des tenues de garde-chasse solognot, cette veste allait d’ailleurs marquer la vie politique française, le 20 août 2010. Invité ce jour-là à Brégançon par Nicolas Sarkozy, pour une réunion de travail, le Premier ministre François Fillon s’y présente revêtu de cette Forestière qu’il affectionne. Tous les autres participants sont en costume cravate, ce qui est immédiatement interprété comme une déclaration d’indépendance de l’homme de Matignon à l’égard du président. Friand du style Arnys, on sait que François Fillon, déjà affaibli par l’affaire des emplois fictifs en pleine campagne présidentielle de 2017, le sera encore un peu plus à cause de précieux costumes offerts par Robert Bourgi, personnage controversé de la Françafrique. Autres temps, personne ne s’était formalisé d’apprendre à l’occasion d’une vente aux enchères des objets de François Mitterrand, que l’ancien président socialiste possédait dans sa garde-robe dix-huit costumes coupés par Adriano Cifonelli. Et son fameux chapeau noir Arnys avec ses initiales avait même été racheté 7.800 euros par le PS.

La Forestière reste une référence chez Berluti, qui en présente une, avec des couleurs plus audacieuses, à chaque fashion week. « Elle avait un peu trop d’ampleur, précise toutefois Rémi Fritsch, on la fait désormais plus resserrée, pour être plus au goût du jour. » Chacune des trois maisons cultivent ainsi des lignes signature tout en innovant pour satisfaire une clientèle à 60% internationale. Les designers de la haute couture furent d’ailleurs leurs premiers fans, à l’image d’Yves Saint Laurent, qui s’habillait chez Arnys.« Je reconnais un Cifonelli à cent mètres », affirmait Karl Lagerfeld, à cause du croisé bas boutonné à la poche et de l’épaule tournée vers l’avant, caractéristiques des vestes de la maison.

Dans l'Atelier de Luca, Clara de Luca travaille sur l'habit vert de l'académicienne Dominique Senequier, dont les broderies ont été exceptionnellement réalisées à même le tissu.

Dans l’Atelier de Luca, Clara de Luca travaille sur l’habit vert de l’académicienne Dominique Senequier, dont les broderies ont été exceptionnellement réalisées à même le tissu.©Léa Crespi pour Les Echos Week-End

Comme ses confrères, Lorenzo Cifonelli voyage dans le monde entier pour rencontrer ses clients. Lorsqu’il descend de longs week-ends au luxueux Mark de New York, il lui arrive d’en voir 40 en trois jours. Tenant du grand classicisme à la française, Camps de Luca vend sur cinq continents : « Paris reste sexy, les vrais tailleurs sont rares et il y a sur la planète de plus en plus de personnes qui ont d’importants moyens », note Charles de Luca, qui se déplace souvent en Asie, à Hong Kong et Singapour. « La seule limite à notre activité, c’est notre capacité à former les artisans dont nous avons besoin », confirme Rémi Fritsch-Fontanges, nos tailleurs se déplacent tous les trois mois dans le monde, les Japonais notamment adorent les essayages. »

Le cran « en bouche de poisson », à l’angle du revers et du col, ainsi que la doublure portant le Scritto, l’emblème de la maison, se méritent : le temps d’attente pour un costume grande mesure Berluti est de six mois. En outre, le puissant réseau international de souliers et de prêt-à-porter du groupe lui permet d’être présent partout sur le globe.

Dominique Senequier, présidente de la société de capital investissement Ardian, dans son habit d'académicienne aux broderies réalisées par l'atelier Stark & Sons.

Dominique Senequier, présidente de la société de capital investissement Ardian, dans son habit d’académicienne aux broderies réalisées par l’atelier Stark & Sons.©Léa Crespi pour Les Echos Week-End

À leur échelle bien plus modeste, Camps de Luca et Cifonelli, se développent également dans le prêt-à-porter. Le premier a racheté Stark & Sons en 2014, connu aussi pour être le tailleur des Académiciens et des préfets (voir encadré) et le second vient tout juste d’ouvrir un majestueux flagship au 35, rue François 1er , à Paris. Mais les trois maisons se réjouissent de constater que le rapport personnalisé unique entretenu avec un tailleur, du choix des tissus à la disposition des poches intérieures (Pierre Bergé chez Arnys en avait voulu une placée de façon à pouvoir y glisser une coupe à champagne pendant les cocktails), séduit de plus en plus une nouvelle génération qui trouve la tradition furieusement à la mode.

Stark & Sons, le brodeur des académiciens

Alain Finkielkraut, Patrick Grainville, Jean-Michel Wilmotte, Gérard Garouste, ou encore Fabrice Hyber…Tous ont déboursé quelque 50.000 euros – financés par un fonds de soutien créé à l’occasion de leur installation quai Conti – pour se faire confectionner chez Stark & Sons leur habit d’académicien. Camps de Luca a racheté la marque, notamment en raison de cette spécialisation. Une de ses dernières clientes fut une femme, Dominique Senequier, la présidente d’Ardian, le plus grand fonds de private equity en Europe, désormais membre de l’Académie des Sciences morales et politiques. « Le simple fait d’aider la personne à se fixer sur la coupe de sa veste a pris quelques mois, rapporte Charles de Luca, c’est un vrai projet, étalé sur une année, comme quand on construit une maison ». Le travail de broderie, variation obligée sur les feuilles d’oliviers retournées, le symbole du savoir, nécessite à lui seul trois cents heures. Normalement, on pose sur le pantalon du nouvel académicien une bande portant la broderie ; cette fois, Dominique Senequier a souhaité que le motif soit brodé directement sur le tissu, pour obtenir un effet de légèreté, une prouesse artisanale. Jusque-là seul Fabrice Hyber avait posé le même défi à son tailleur : « Pas sûr qu’on le propose très souvent », convient Charles de Luca. Stark & Son est aussi le fournisseur exclusif des uniformes de préfets et a gagné le marché des tenues de cérémonie de l’administration pénitentiaire pour le ministère de la Justice. D’autres ministères pourraient lui emboîter le pas.

Francesco Smalto, l’étoile filante

On l’avait surnommé « le couturier des rois » car il habillait dans les années 1980 une vingtaine de chefs d’Etat. Ce tailleur originaire de Reggio de Calabre a connu une gloire sans pareille à Paris, où il était devenu le premier coupeur chez Joseph Camps, dans les années 1950, avant de s’installer à son compte en 1962. Hassan II, le roi du Maroc, lui commandait à lui seul 450 costumes par an imité par Omar Bongo, le président du Gabon, puis une kyrielle de,. Charles Aznavour, Julio Iglesias, Gilbert Bécaud, Jean-Paul Belmondo : les stars du cinéma et de la chanson se bousculent dans ses ateliers du 44 rue François 1er. Smalto fut aussi le premier spécialiste de grande mesure à s’essayer à la publicité. As de la promotion, il multiplie les « coups », comme la présentation en 1973 du smoking « le plus léger du monde », en crêpe de Chine noir, qui ne pèse que 380 grammes. Déstabilisé par des condamnations judiciaires liées à ses liens commerciaux en Afrique, et faute de successeur, Francesco Smalto est contraint de vendre sa société au financier Alain Duménil. Lorsqu’il meurt, en 2015, à 87 ans, 11.000 fiches décrivant les mensurations et caractéristiques de ses prestigieux clients dorment dans son magasin.



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