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JO de Paris 2024 : l’insubmersible Tony Estanguet

Écrit par le 29 mars 2024



Résumons. Si on écoute la maire de Paris, les transports ne seront pas prêts ; il nous faut donc escompter des métros bondés et redouter des embouteillages monstres. D’ailleurs, des dizaines de milliers de Parisiens ont d’ores et déjà prévu de fuir leur ville, tels des oiseaux ou des éléphants pressentant un tsunami. Si l’on en croit le ministre de l’Intérieur, le risque d’attentat terroriste ne peut pas raisonnablement être écarté . Quant à l’extrême gauche, elle encourage les mouvements de grève durant la compétition, tandis que l’extrême droite s’étrangle parce qu’on aurait effacé une croix catholique sur l’affiche officielle et qu’Aya Nakamura pourrait chanter lors de la cérémonie d’ouverture.

À part ça, les hôteliers et les loueurs d’appartement ont parfois multiplié leurs tarifs de location par quatre, transformant les touristes en moutons à tondre. J’allais oublier : les propagandistes russes nous promettent des punaises de lit dans les trains et les médecins une recrudescence des MST. Bref, ces Jeux olympiques – événement planétaire qui ne se produit qu’une fois par siècle en notre beau pays, c’est-à-dire moins souvent qu’une éclipse solaire – devaient être une fête populaire : ils s’annoncent comme une tannée. Par conséquent, la première question qu’on adresse à celui qui en est le grand ordonnateur, le président de Paris 2024, s’impose d’elle-même : « Et vous, comment ça va ? »

Pour toute réponse, Tony Estanguet – silhouette svelte, apparente décontraction – arbore l’immense sourire qu’on lui connaît désormais, et qui ne le quitte en aucune circonstance, puisque l’homme a décidé, une fois pour toutes, d’être un symbole rayonnant au milieu des ronchons, une incarnation rassurante dans une ambiance délétère. Et on l’en remercierait presque à genoux tant sa force de conviction et de séduction nous fait du bien.

Tony Estanguet : « J'ai des moments de grande fatigue et même d'épuisement, mais je suis porté par une énergie qui me surprend moi-même. » 

Tony Estanguet : « J’ai des moments de grande fatigue et même d’épuisement, mais je suis porté par une énergie qui me surprend moi-même. » Yann Rabanier pour Les Echos Week-End

Toutefois, on ne peut s’empêcher de se demander s’il tente simplement de sauver la face ou si c’est son flegme légendaire qui s’exprime. Si le stress le ronge mais qu’il a choisi de ne pas le montrer ou si, au contraire, il ne se départ jamais du sang-froid et de la détermination qui lui ont permis de devenir l’immense champion qu’il fut. On lui pose carrément la question. « Bien sûr que j’ai des moments de grande fatigue et même d’épuisement, mais je suis porté par une énergie qui me surprend moi-même. Moi, vous savez, j’ai passé vingt ans de ma vie seul dans un canoë, alors cette aventure collective, ça me booste. » Il n’a donc jamais baissé les bras dans l’adversité ? « Je tiens bon. J’ai l’âme d’un compétiteur. J’ai gardé la flamme de celui qui aime la gagne. » Et son regard aussitôt s’illumine.

JO bashing, la déferlante

Tout de même, que lui inspire ce JO bashing ? Il se fait philosophe : « C’était quasiment inévitable. D’ailleurs, on m’avait prévenu. Sebastian Coe [l’organisateur des Jeux de Londres, sorte de maître étalon en la matière], le premier, me l’avait dit. Je ne suis pas vraiment surpris. » Pas surpris, d’accord. Mais pas agacé non plus ? Il choisit là encore de relativiser : « Plus de 60 % des Français ont une perception positive des Jeux alors que, dans la dernière ligne droite, en 2020, 85 % des Japonais étaient hostiles à la tenue de la compétition à Tokyo. »

On le pousse un peu dans ses retranchements afin qu’il ne s’en tienne pas aux éléments de langage que pourraient lui glisser à l’oreille des communicants zélés. Il reconnaît que la période n’aide pas : « On est dans une séquence électorale. À chaque fois qu’une élection se profile, ça se tend. » Joli euphémisme. « Et les médias adorent feuilletonner ce qui ne va pas », finit-il par lâcher. On ne lui donne pas tort tant il est exact que les chaînes info et les réseaux sociaux sont le terrain de jeu favori du catastrophisme et du déclinisme.

Et, quand on lui demande si les JO ne seraient pas tout bonnement le miroir grossissant de la dépression française, il ne nous contredit pas. Mais, dans la foulée, il ajoute, convaincu d’avoir une mission à accomplir, un défi à relever : « Moi, je reste concentré. » Mieux vaut, en effet, conserver une distance prophylactique. Sa lucidité, in fine, le sauve : « Je serai jugé au soir de la cérémonie de clôture. À ce moment-là, tout le monde aura oublié ces polémiques. »

Face au « JO bashing », Tony Estanguet reste concentré. « J'ai passé vingt ans de ma vie seul dans un canoë, alors cette aventure collective, ça me booste. » Manteau de laine, Louis Vuitton. 

Face au « JO bashing », Tony Estanguet reste concentré. « J’ai passé vingt ans de ma vie seul dans un canoë, alors cette aventure collective, ça me booste. » Manteau de laine, Louis Vuitton. Yann Rabanier pour Les Echos Week-End

Il enchaîne en égrenant les bonnes nouvelles : « Les gens se sont rués sur les places dès que nous avons ouvert la billetterie. L’appel aux volontaires a dépassé toutes nos espérances, alors qu’il s’agit de bénévoles qui devront répondre présent tous les jours pendant trois semaines. » Il pourrait facilement se féliciter aussi que le budget n’ait pas explosé, que des quartiers entiers aient été transformés, que les transports aient été régénérés. Il le dit à sa manière : « Nous avons décroché 1,2 milliard d’euros de sponsoring ! » Si, ça, ce n’est pas de l’engouement !

À ce propos, a-t-il aimé jouer l’inlassable VRP, le précieux collecteur de fonds ? Il concède que « les partenaires, ce n’était pas son monde ». Il a dû apprendre à convaincre, à négocier et conclure des deals, aid é par des manières de gendre idéal et le langage du business assimilé notamment à l’Essec. Il n’en est pas peu fier : « C’est moi qui suis allé les chercher. Et quand on y arrive, c’est une vraie satisfaction. » Il en profite cependant pour esquisser un regret : « Nous n’avons pas bien su communiquer là-dessus. Certains pensent encore que nous dilapidons de l’argent public alors que 96 % du coût de l’organisation est porté par le secteur privé. » Dont acte.

Tout commence du côté d’Oloron-Sainte-Marie

Mais alors, comment a-t-il résisté et résiste-t-il encore à la pression ? Car il est indéniable qu’il a su conserver son sang-froid, ne s’est jamais exprimé à tort et à travers. Sans doute faut-il y voir son admirable obstination à ne jamais dévier de son objectif : réussir les Jeux les plus beaux, les plus spectaculaires, les plus généreux et même offrir une autre vision du monde tandis que la guerre fait rage en Ukraine ou au Moyen-Orient. Faut-il y voir également la mise en oeuvre des qualités que tous ceux qui l’ont approché lui reconnaissent : l’homme est réputé méticuleux, perfectionniste, tenace, fiable. Toutefois, l’explication est probablement ailleurs : avoir été un sportif de haut niveau, cela aide.

Le 8 août 2008, Tony Estanguet marche en tête de la délégation française devant les 91 000 spectateurs venus pour la cérémonie d'ouverture des Jeux de Beijing. 

Le 8 août 2008, Tony Estanguet marche en tête de la délégation française devant les 91 000 spectateurs venus pour la cérémonie d’ouverture des Jeux de Beijing. David Gray /Reuters

Car, on a parfois tendance à l’oublier tant on l’identifie désormais à la fonction qu’il occupe depuis sept ans, Tony Estanguet, avant d’être le grand manitou des JO, a glané les médailles en canoë-kayak, dont trois en or, dans trois olympiades différentes, ce qui le place à égalité avec Jean-Claude Killy et Marie-José Pérec, soit des hauteurs où l’air se raréfie.

Et, pour établir ce palmarès hors du commun, il lui a fallu cravacher dès le plus jeune âge. Tout a commencé du côté d’Oloron-Sainte-Marie, à trente kilomètres au sud de Pau, dix mille habitants, autrefois la capitale du béret, une tour datant du Moyen Âge, un climat des marges montagnardes, une route nationale qui permet de rejoindre l’Espagne, le grand-père y est agriculteur (« un métier qui exige du travail et de l’humilité, j’ai retenu la leçon »), la nature un terrain d’aventure.

Cinq dates clés

– Né le 6 mai 1978 à Pau, Tony a cinq ans la première fois qu’il grimpe dans un canoë.

– Il remporte sa première manche de Coupe du monde à seulement dix-huit ans.

– En 2000, à vingt-deux ans, face à son frère aîné Patrice, il décroche la qualification aux JO de Sydney, où il s’empare de sa première médaille d’or.

– Le 31 juillet 2012, il obtient un troisième titre olympique aux Jeux d’été de Londres (après Athènes en 2004) et devient ainsi le premier français triple champion olympique en individuel et dans la même discipline.

– A trente-quatre ans, le 29 novembre 2012, il décide de prendre sa retraite sportive avec un fabuleux palmarès : trois fois champion d’Europe, trois fois champion du monde et trois fois champion olympique de canoë slalom.

Le père, canoéiste accompli mais n’ayant remporté que des deuxièmes places dans les compétitions, initie au sport ses trois fils (« je suis le petit dernier », précise l’intéressé, avant de confier : « il a fallu que je fasse mes preuves »). Il leur transmet sa passion. Le mercredi et tous les week-ends, en fonction des saisons, c’est kayak, escalade, surf, ski. Tony a cinq ans la première fois qu’il grimpe dans un canoë, c’est sur le gave de Pau, une rivière qui descend des Pyrénées. Il s’immerge dans des eaux vives et glacées, il a peur, mais va jusqu’au bout.

Avec les années, il apprend à allier technique et improvisation, apprend aussi à gérer les décharges d’adrénaline. Jamais il ne baisse les bras. Jamais, malgré les sacrifices et les incertitudes, il n’envisage de prendre la tangente. « Je n’ai jamais eu envie de dévier. » Il suivra le modèle familial, c’est sa boussole. Son père lui « enseigne la discipline, la rigueur, est avare en compliments ». Il lui en sait gré. Et la mère, infirmière, dans tout ça ? « Elle était douce, ouverte. Elle nous protégeait » – on le sent attendri quand il l’évoque. Elle pose un beau principe : le comportement compte autant que le résultat.

Il tient ses promesses chez les jeunes, remporte sa première manche de Coupe du monde à seulement dix-huit ans, poursuit inlassablement son apprentissage, gravit les échelons. Et, en 2000 – il a vingt-deux ans – voilà qu’il se retrouve en lice contre son frère aîné Patrice, « son modèle », pour décrocher la qualification aux JO de Sydney. Comme dans un remake du mythe d’Abel et Caïn. « Je voulais la place. Il fallait tuer le frère. Pour ne plus être le petit dernier. » Il gagne. « Alors je prends mon envol. »

La suite est donc connue. Médaille d’or en Australie (« chaque moment a été un plaisir »). Il évoque, comme dans un songe parfait, une sorte d’épiphanie, une marche que rien n’aurait pu enrayer, un destin qui devait s’accomplir. Rebelote à Athènes en 2004. Arrive Pékin 2008. Il est le porte-drapeau de la délégation française ; une fierté. On lui prédit une troisième victoire successive, un exploit inédit. À la surprise générale, il échoue, très loin du but (neuvième au classement final).

En 2004, Tony Estanguet remporte la médaille d'or de canoë slalom aux Jeux olympiques d'été à Athènes. 

En 2004, Tony Estanguet remporte la médaille d’or de canoë slalom aux Jeux olympiques d’été à Athènes. Dppi-sipa

« Pour la première fois, tout s’est effondré en moi, concède-t-il, douloureusement. Sur le moment, j’ai pensé : c’est fini, l’histoire s’arrête là. Pendant les trois mois qui ont suivi, j’étais paumé. Et progressivement, la niaque est revenue, je ne pouvais pas terminer sur un échec. » L’orgueil Estanguet. « J’étais énervé, en colère contre moi. C’est cette colère aussi qui m’a fait reprendre le collier. » Courroux alimenté par les gazettes qui glosaient sur sa nécessaire retraite : « On écrivait que j’étais fini. J’ai voulu leur donner tort. » Oui, l’orgueil Estanguet. À Londres, quatre ans plus tard, il brillera de nouveau au firmament.

Au fond, la soif de victoire a guidé toute sa carrière et l’ambition ne l’a jamais quitté. Un bien gros mot, pourtant. « Je sais que c’est mal vu de se dire ambitieux. D’ailleurs, moi, quand j’étais plus jeune, je voulais être le meilleur et je m’interdisais de le clamer. Mais être ambitieux, ce n’est pas être prétentieux. » Au pays de l’égalitarisme forcené, il n’est jamais simple de chercher à sortir du lot.

Et on en revient à ce qui lui permet de résister au pessimisme ambiant. Oui, avoir descendu des torrents, navigué dans des flots tumultueux, évité les rochers, évité de commettre des fautes, avoir trouvé le bon balancement, dominé la prise de risque, géré les sautes d’adrénaline, être accro à la performance, tout cela vous confère une indéniable discipline intérieure fort utile dans le labyrinthe des instances officielles et des cénacles politiques, dans l’entre-soi de l’establishment, dans le tumulte des controverses médiatiques et cela vous fabrique une âme de leader, capable de ne pas céder au poison du doute quand l’essentiel est en jeu, de ne pas se perdre non plus dans les médiocres jeux d’influence. L’intéressé le formule autrement : « Dans ma discipline, j’ai appris la vitesse, la précision, l’équilibre. J’ai appris aussi à ne pas sortir de la trajectoire. »

L'ancien champion du monde de canoë slalom s'est transformé en un précieux collecteur de fonds. « Nous avons décroché 1,2 milliard d'euros de sponsoring ! » Surchemise en suède et pantalon chino en coton, Berluti. 

L’ancien champion du monde de canoë slalom s’est transformé en un précieux collecteur de fonds. « Nous avons décroché 1,2 milliard d’euros de sponsoring ! » Surchemise en suède et pantalon chino en coton, Berluti. Yann Rabanier pour Les Echos Week-End

Certains, toutefois, lui ont reproché un exercice solitaire du pouvoir et une pesante langue de bois. Guy Drut a notamment dit de lui qu’il était « très perso et très méfiant ». Tony ne se reconnaît pas dans ce portrait. Il lui trouve une explication : « J’ai pris des décisions qui ne lui ont pas plu. » La pique de l’ancien coureur ne serait donc que l’expression de son amertume. Puis il ajoute : « Je ne cherche pas à plaire à tout le monde. » Circulez, y a rien à voir.

On le titille alors sur sa fréquentation du monde politique, où il semble nager comme un poisson dans l’eau : « C’est un monde très dur, très violent, impitoyable. J’ai du respect pour ceux qui choisissent de s’y engager. Mais moi, je reste à ma place. » Impossible, du reste, de savoir pour qui il vote. On insiste, quitte à devoir lire entre les lignes. Que pense-t-il d’Anne Hidalgo ? « Elle est déterminée, fonceuse. » Et on devine qu’il a peut-être dû réfréner des emportements, affronter sa contradiction. Valérie Pécresse ? « Engagée. Elle défend son périmètre. » Et on devine que le pouvoir se partage difficilement. Emmanuel Macron ? « Polyvalent. Il regarde toujours un problème dans sa globalité. » Et on devine une proximité naturelle, qui pourrait cependant être trompeuse.

Tony Estanguet avec l'athlète jamaïcain Usain Bolt, lors de la présentation de la torche olympique en juillet 2023. 

Tony Estanguet avec l’athlète jamaïcain Usain Bolt, lors de la présentation de la torche olympique en juillet 2023. Photo by J-F ROLLINGER / ONLY FRANCE / Only France via AFP

En fera-t-il, de la politique, quand les Jeux seront terminés, une fois que les lumières se seront éteintes ? On le sent réticent à suivre l’exemple des Alain Calmat, Guy Drut, Jean-François Lamour, Laura Flessel ou Roxana Maracineanu, devenus ministres après avoir été de grands champions. Il se contente d’une réponse passe-partout : « Je me demanderai où je peux être utile. Parce que, quand je pense pouvoir être utile, je m’engage à fond. » Bref, aucune porte n’est fermée.

Ce qui est certain, c’est qu’il ira rejoindre sa famille, du côté de Pau, là où il se « sent le mieux ». Quand on lui demande ce qu’il fait avec ses trois enfants, il répond : « Du sport. » D’ailleurs, l’aîné, « qui va avoir 17 ans, pratique le canoë depuis très longtemps ». Mais, promis juré, il ne l’a « pas poussé ». Pas découragé non plus. « Il veut être champion. Je me dis : c’est génial. Les chiens ne font pas des chats. » Et on comprend que l’histoire familiale pourrait bien se poursuivre, celle où les fils mettent leurs pas dans ceux de leurs pères.

En attendant, il demeure, plus que jamais, le vaillant ambassadeur et la scrupuleuse vigie de ces JO qui débutent dans quatre tout petits mois. « J’ai hâte d’y être », dit-il avec gourmandise. Pour autant, il reste lucide : « Rien ne me sera épargné, si, à la fin, ça ne marche pas. » Avant de sourire à nouveau. Comme pour conjurer le sort.

Si ça marche, en revanche, il sera, à n’en pas douter, l’homme de l’année.

Le style et lui

Il est grand (1,86 m). Mince (75 kg). Allure élancée. Signe distinctif : un nez busqué.

La barbe, depuis quand ?

« La barbe est venue en 2021. Avec le confinement, on pouvait se relâcher. Avant, je ne me l’autorisais pas. Il fallait être rasé de près.  Je crois que ça me va bien. »

La pratique du sport ?

« Je m’entretiens. J’aime courir. Aussi parce que c’est un des rares moments où je peux être seul. Où je peux évacuer la pression. »

Son rapport à la mode ?

« Je ne fais pas très attention aux vêtements que je porte, j’essaie juste de ne pas commettre de faute de goût. Je ne fais pas les magasins. »



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